Hannah ne peut s’empêcher de se vautrer dans les coussins énormes qui lui tendent les bras, et elle ne peut s’empêcher non plus de saisir un coussin et de le jeter en riant à la tête de son frère, qui, inévitablement, se venge en lui rendant la monnaie de sa pièce. Jean éclate de rire à regarder les enfants jouer ainsi quand.. il se prend lui aussi un coussin perdu en pleine tête. C’est alors au tour de Pierre de se mettre à rire, mais Jean ne s’en laisse pas conter et jette à la tête de pierre un coussin qui s’ouvre et laisse éclater une multitude de plumes. La bataille de polochons est lancée. Les équipes se font et se défont, les coussins volent de partout et des éclats de rires se font entendre à des kilomètres. La bataille se poursuit. Encore quelques minutes. Instants de joie enfantine suspendue.
Nos quatre compères essoufflés et emplumés de partout, finissent par revenir à la réalité. Ils ont un repas à préparer. Ils remettent alors de l’ordre et se distribuent les tâches. Michel et Jean seront au rôtissage et au vin, Hannah et Pierre à la préparation du pain.
Bientôt Michel à chaud. Ça et là, un feu. Et sa tâche consiste à l’entretenir et à tourner régulièrement la viande embrochée autour d’une pique qui cuit ainsi de façon homogène. Jean, lui, est parti chercher du vent.
Hannah a les mains dans l’eau et la farine. Et elle pétrit, elle pétrit, elle pétrit. Quand Pierre a allumé un four à bois pour faire cuire le pain. Pas de levure, pas de levain dans ce pain. Juste de la farine et de l’eau. Et de la patience et de l’amour, ajoute Pierre en riant.
Marthe et Marie Madeleine les rejoignent au cours de la journée. Elles ont apporté des herbes marinées pour accompagner le repas et disposent le couvert. Elles s’étonnent un peu de retrouver dans tous les recoins des petites plumes.
Quand tout est prêt, Jésus arrive avec le reste des apôtres. Tous prennent part dans la salle aux milles coussins. Certains s’assoient, d’autres s’allongent. Les douze sont là et entament le rituel de la Pâque. Il est de coutume que les plus jeunes enfants posent quatre questions au début du repas, pour aider à se remémorer du sens de cette fête. Hannah et Michel sont les plus jeunes, c’est donc à eux qu’il revient de poser la question en alternance.
Pierre et Jean ont pris soin de leur apprendre ladite question. Et l’on entend Hannah qui demande « Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits? » Et les voix de tous répondent « Parce qu’on mange du pain sans levain. »
Michel continue : « Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits? » Et les voix de tous répondent « Parce qu’on mange des herbes amères pour rappeler la difficulté du peuple hébreu à se libérer.»
Puis Hannah et Michel alternent de nouveau ladite question, et les voix de tous répondent à chaque fois l’explication d’un symbole. Une fois ce rituel accompli, tous se mettent à manger. Hannah et Michel assurent ce soir le service. Certains disciples mangent assis, d’autres à moitié allongés. Le principe du dîner est simple on mange avec ses doigts des bouchées de viande, du pain sans levain et des herbes amères.
Tout à coup, Jésus se lève.
Il enlève sa tunique bleue sans manches. Il ne reste plus que l’écru à manches longues. Il noue autour de sa taille un grand tablier. Il se baisse, prend une bassine et un pichet d’eau qu’il y a là dedans. Il se positionne devant Jean, se met à genoux, lui délie ses sandales, lui verse de l’eau sur les pieds, puis les essuie avec son tablier. Tous se taisent. Personne ne comprend vraiment ce que fait Jésus, si ce n’est qu’il s’est habillé tel un serviteur et qu’à présent il est à genoux. Le voilà qui se relève et qui se place devant Nathanaël, et il réitère les mêmes gestes. Puis, de nouveau, il se relève et s’agenouille devant Pierre qui s’écrie :
« Oh! Non, Seigneur, pas toi! Tu ne me laveras pas les pieds. »
« Pierre, ce que je fais, tu le comprendras plus tard. »
« Non, tu ne me laveras pas les pieds. »
« Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête. »
« Les pieds suffiront, mon ami. Tu es pur. »
Puis Jésus lave les pieds de chacun de ses disciples.
Il se tourne vers Michel. Le petit garçon est pétrifié de honte. Ses pieds sont noirs de crasse. Jésus fait les mêmes gestes que pour les apôtres et Michel sent alors les mains de Jésus lui prendre les pieds.Il sent qu’il doit se laisser faire. Il sent les mains de Jésus qui essuie délicatement ses pieds. Il sent que chaque geste est mû par un amour infini pour lui.
Lorsque Jésus se relève, leurs regards se croisent. Michel se sent aimé d’un amour infini, un amour qui comble les attentes de son cœur. Onde de joie dans le cœur du garçon.
Jésus s’agenouille alors devant Judas. Ce dernier se laisse faire. Michel le regarde avec l’espoir qu’il finisse par se laisser toucher. Mais le garçon lit sur le visage de Judas que son cœur est déjà fermé. Judas continue de refuser de se laisser aimer.
Et puis arrive le tour d’Hannah. Dans sa sensibilité extrême, Hannah sent que le moment est grave et sérieux. Ce geste quasi maternel, personne ne lui a jamais lavé les pieds, si ce n’est sa maman. Eh bien, ce geste la bouleverse entièrement. Jésus est fils de Dieu, Il est roi et il est là, à ses pieds, en tenue de service. Lui. Il lui lave les pieds, il les essuie, à elle, petite Hannah tempétueuse, et elle sent que par ce geste, il lui dit tout son amour tout en lui disant au revoir.
La grâce des larmes lui est à nouveau donnée. Son cœur est tout chaud, son visage inondé de ses larmes. Ses larmes qui annoncent la paix dans le cœur.
